TRIBUNA NOASTRA
NR. 51 OCTOMBRIE - DECEMBRIE 2005

Mircea Eliade :
du vagabondage initiatique au mythe de l'éternel retour
Liliana Nicorescu

Les figures emblématiques de l'œuvre de Mircea Eliade sont le labyrinthe et Ulysse. Dans ce dernier, l'historien des religions voyait « le prototype » de l'homme moderne, mais aussi de l'homme de l'avenir, des « voyageurs traqués », tout comme leur ancêtre, dont le voyage fut depuis toujours la quête du centre, de l'Ithaque, autrement dit, de soi-même. Eliade est persuadé que c'est la destinée – c'est-à-dire « les épreuves initiatiques qu'il fallait surmonter » - qui force Ulysse à « retarder indéfiniment son retour au foyer ». Sur les traces d'Ulysse, nous nous cherchons, tout en cherchant notre centre : la patrie, le foyer. Perdu dans un Labyrinthe, notre chemin prolonge nos pérégrinations à la recherche du centre ; parfois, il ne mène nulle part : on se perd. Néanmoins, la seule chance de l'homme de retrouver son foyer et de devenir un autre être est de sortir du Labyrinthe.
Le labyrinthe met l'Homo viator au cœur de l'œuvre d'Eliade : la traversée du labyrinthe est en même temps une quête existentielle qui permet à ceux qui passent les grandes épreuves de cet itinéraire initiatique d'accéder au centre. Les mandalas que les moines bouddhistes du Tibet doivent construire pendant leur période d'apprentissage font penser au labyrinthe : l'aspect labyrinthique d'un mandala comporte une disposition symbolique  des épreuves initiatiques conduisant vers le centre caché. Le « Centre », écrit Eliade dans Le mythe de l'éternel retour, est la zone du sacré, de la réalité absolue. La route qui y mène est difficile, que ce soit les pèlerinages aux lieux saints, que ce soit les exploits héroïques ou les égarements dans le labyrinthe ou dans le labyrinthe de son être. Le monde n'exclut pas la patrie, aussi bien que la patrie n'exclut pas le monde : elle cache le centre, qu'une fois découvert, on est chez soi, « dans le vrai soi et au centre du cosmos », dit Eliade. Une fois le centre du monde découvert, l'exil lui-même n'est plus un monde de la solitude, du désespoir : le pays natal est « une géographie sacrée » et la ville de l'enfance et de l'adolescence est « une ville mythique ». Pour sa part, Eliade vécut l'exil comme une initiation. D'un côté, il a appris qu'être Roumain, c'est « vivre et exprimer, et valoriser » le mode roumain d'être dans le monde, c'est-à-dire, vivre « aux confins des empires morts » ; de l'autre côté, il a compris que sa patrie sera à jamais la langue maternelle. Même si, comme dans le cas de tous les écrivains « excentriques », cette langue maternelle ne fait pas partie de la famille des langues qui sont parvenues à créer ce qu'on a appelé une « grande culture », Eliade fera le choix d'une langue étrangère pour s'exprimer, mais à la façon de Dante, et non d'Ovide. Celui-ci est un proscrit dont l'œuvre est une continuelle lamentation, l'écho d'un indicible regret et d'une nostalgie déchirante du paradis perdu. Or, note Eliade, Dante a accepté cette rupture, cette expérience exemplaire dont il a fait la voie qui l'a conduit vers La Divine Comédie. L'exil, conclut Eliade, ne doit pas être vécu comme une nostalgie, mais comme une réconciliation avec soi-même, avec le monde, pour que l'écriture puisse trouver son chemin et sa vocation cathartique.

L'Inde : les étapes initiatiques

a. le vagabondage initiatique : la découverte de l'Inde
L'expérience indienne du jeune Eliade est ce qu'on pourrait appeler l'appel du labyrinthe Dans ses Mémoires, Eliade évoquera plus tard cet appel comme une fascination, comme une séduction que l'Inde exerçait de loin sur celui qui espérer devenir « un bon  orientaliste ».
Mais, pour se consacrer à sa nouvelle passion, il fallait, ajoute-t-il, rompre toute attache avec son espace d'origine (non seulement la Roumanie natale, mais aussi l'Europe, avec sa culture et sa façon de penser et d'être).
Le jeune étudiant ne veut pas connaître l'Inde en « visiteur occasionnel » : en Ulysse moderne, il traverse le pays en wagons rapides, en auto, en bateau et même à pied, à la recherche d'un centre spirituel qui l'appelle et qui deviendra sous peu sa « patrie d'adoption » qu'il ne voudra que « mieux connaître ». Les villes, les temples, les monuments qu'il visite le font se sentir « chez lui ». La profondeur de la spiritualité indienne séduit l'aspirant à l'indianité éternelle ; le jeune apprenti est complètement perdu devant cette Inde capable de se mettre en marche, de se ramasser sur les bords du Gange ou à Praytag, afin de purifier son corps et son âme. Demoribonds, des lépreux, des mendiants, des vieillards malades viennent se baigner dans le Gange, parce que, pour les Hindous, le Gange a des vertus purificatrices inimaginables. Le plus grand festival religieux de l'Inde (la Kumbh-Mela) fait frémir, tous les 12 ans, toute l'Inde : « les villages s'agitent, les monastères se vident, des grottes de l'Himalaya descendent des ermites nus barbouillés de cendre », écrit Eliade dans L'Inde ; « des cortèges de moines, des bandes de chemineaux, des troupes de lépreux, des suites de rajahs, des coches bondées de femmes cachées par des rideaux blancs, des trains pleins de citadins, une foule prodigieuse assoiffée de sainteté » : voici « les pèlerins de Kumbh-Mela ».
Dans cette première étape, la conquête de l'Inde est sensiblement liée à la conquête d'un espace étranger, inconnu, non familier, mais extrêmement symbolique : abordée par la voie de l'eau (c'est avec le transocéanique qu'Eliade s'y rend), l'Inde se laissera progressivement connaître, apprivoiser. Le personnage principal de La Nuit bengali, Alan, qui en passant soit dit, voulait, tout jeune, devenir missionnaire, se voit transférer sur un chantier situé dans une région moins civilisée de l'Inde. Il s'y sent un « blanc civilisateur », parce qu'il mène « une véritable existence de pionnier » : son travail à la construction des voies ferrées dans la jungle lui semble « plus efficace pour l'Inde qu'une douzaine de livres écrits sur elle. » Même si c'est une œuvre de fiction, l'intérêt du savant pour « ces régions noyées dans leurs fougères et leurs lianes, peuplées d'hommes à la fois cruels et innocents », pour « l'esthétique et la morale de ces peuplades », pour l'Inde qu'il découvre et qui est « tout autre que celle des reportages sensationnels et des romans » n'est pas du tout dissimulé.
Les voies ferrées, dont le symbolisme est bien visible, devraient rapprocher les gens, rendre l'espace qui les sépare accessible, supportable. Faux visage du progrès économique de l'Inde, la voie ferrée devient un obstacle devant la véritable compréhension du pays et de ses gens, une barrière entre les bons sauvages et les vrais sauvages dont l'esprit obtus exaspère le jeune apprenti : « Dans les wagons à double ventilateur, les Américains vantent les bienfaits et les réformes de la civilisation dans un pays barbare. De grandes gares, un service rapide, de la glace. L'indignation provoquée par ceux qui ne connaissent l'Inde qu'en auto et dans des hôtels est inutile, stupide ; car, derrière leurs lignes doucereuses comme une rêverie pastorale, moi, je vois des images de printemps bengali que les statistiques ne mentionnent pas et que les albums excluent.»

b. le vagabondage intellectuel
Partie intégrante de ses épreuves initiatiques, le vagabondage intellectuel est censé conduire l'apprenti vers le cœur de l'Inde « éternelle ». Dans L'épreuve du labyrinthe, Eliade avouera que les techniques yogiques l'ont aidé à mieux comprendre, à mieux connaître l'Inde ; ni les livres sur la philosophie vedanta, sur le système des rituels, ni ses rapports d'apprenti sanskritiste avec son maître (ou gourou) Dasgupta ne pouvaient le faire aussi bien que la découverte de la racine sanskrite d'un mot (qui n'est pas seulement une nouvelle volupté que le disciple ne se refuse pas, mais aussi une voie vers les racines de son indianité). Plus il la cherche, plus il se rend compte de l'antinomie qui ronge le cœur même de son identité d'emprunt. Pour d'aucuns, l'Inde est un espace barbare, peuplé de « noirs » illettrés et sales. L'« élite » cosmopolite en est dégoûtée. Bogdanov, le professeur de persan, est extrêmement malheureux de vivre en Inde, et hait les Indiens et l'hindouisme. Son « exil » indien est une punition, une catastrophe personnelle. À son tour, André Vissière, attaché de légation à Calcutta, voyage de capitale en capitale, en nomade diplomate, mais « sans jamais se mêler au peuple du pays où il réside pendant quelques années ; il ne connaît que les milieux cosmopolites, consulaires et diplomatiques » et « perd ses soirées en réceptions et en banquets », note Eliade dans son Journal des Indes.
À l'antipode de cette barbarie supposée et imposée de l'extérieur, il y a l'originalité et la fraîcheur d'une spiritualité quatre fois millénaire. Qu'est-ce que l'Inde peut apprendre aux Occidentaux, à « l'Europe superbe et mortuaire » ? La vie spirituelle, selon Rabindranath Tagore. Elle est « innocence et liberté », « drame et extase ». « Comment pourrait-on réaliser une vie intérieure dans votre tohu-bohu philosophique, dans vos villes industrialisées, mécanisées, automatisées ? demande Tagore au jeune disciple de Dasgupta. « Vous pouvez tout au plus écrire des livres, poursuit-il, faire des conférences, ouvrir de nouvelles universités. Le christianisme d'un saint François ou d'un Neumann n'irrigue plus la vie de l'Occident ». La plus grande épreuve dans le labyrinthe indien semble être l'amour. C'est la meilleure « méthode » de connaître, de comprendre l'Inde. À son tour, Dasgupta provoque son étudiant à poursuivre le chemin de la connaissance affective, et lui conseille d'éviter d'aimer l'Inde « pour la poésie de Kalidasa ou pour la démocratie ». Connaître, c'est, d'après Dasgupta, aimer.
Mais « comment peut-on être Indien ? » dans ce cas. Et surtout, quelle sorte d'Indien : le « barbare » ou le « civilisé » ? Ou les deux, puisque, de loin, l'indianité c'est bien cela ? Une possible solution serait l'adoption des signes mimétiques extérieurs, d'un code vestimentaire qui cache l'altérité et dévoile une identité ambiguë, fondée sur ce qu'on est (et qu'on ne voudrait plus l'être) et sur ce qu'on n'est pas (mais qu'on aimerait être). Grâce au dhoti, le jeune européen passe « inaperçu, ou presque ». En tout cas, il n'est plus un « White monkey », et surtout il ne peut plus être assimilé aux colonisateurs (dont la haine met en question son européanité et sa race : l'européen blanc est le symbole d'un système tyrannique et injuste, qu'Eliade récuse au nom des droits politiques des Indiens longtemps bafoués par le système colonial britannique). D'autre part, le dhoti crée une sorte de solidarité avec la culture à laquelle le jeune Roumain veut s'initier et avec le peuple auquel il veut s'identifier.

c. l'expérience érotique :
C'est dans la tradition indienne, dans la croyance dans la destruction et dans la création périodique de l'Univers, qu'Eliade trouva la « formule la plus audacieuse » du mythe de la répétition éternelle. Dans l'ontologie archaïque ou primitive, écrira Eliade dans Le mythe de l'éternel retour, « un objet ou un acte ne devient réel que dans la mesure où il imite ou répète un archétype ». Autrement dit, pour être lui-même, l'homme des cultures traditionnelles doit « imiter », « répéter » les gestes « d'un autre ». Ce mimétisme, ce transfert identitaire pourrait être l'assise de l'histoire d'amour qui naquit entre Eliade et Maitreyi, la fille de Dasgupta, histoire qui semble refaire deux histoires séparées, vécues longtemps avant l'aventure érotique à cause de laquelle le disciple sera chassé de la maison du disciple. D'un côté, la rupture entre Eliade et Dasgupta fait penser à la relation entre Marpa et Milarepa ; de l'autre côté, la relation entre Eliade et Maitreyi evoque l'amour coupable qui lia Héloïse et Abélard. Comme ce dernier, le jeune amoureux se dirige, pour se ressaisir, vers la version indienne du couvent qui enfermera à jamais Abélard. Eliade passera quelques mois dans un ashram d'Himalaya, vivant dans un kutiar (une hutte) auprès d'autres ermites : en perdant l'amitié de Dasgupta, il perdait l'Inde ''historique'', qui lui était désormais interdite; en échange, l'Inde ''éternelle'' l'attendait. La passion, le drame, la souffrance l'avaient jeté au-delà de la dimension historique de l'existence, et l'avaient aidé à trouver sa voie « au-delà de l'histoire, au-delà même du temps, dans une dimension privilégiée et exemplaire, où conflits et tensions s'annulent d'eux-mêmes. » Pour l'homme traditionnel, explique Eliade dans le même Mythe de l'éternel retour, « l'imitation d'un modèle archétypal est une réactualisation du moment mythique où l'archétype a été révélé pour la première fois. » Dans ses Mémoires, il mettra son « drame » dans « la filière traditionnelle » qui oppose, à un moment donné, pour une raison ou une autre, le disciple à son maître. « Il était nécessaire, note Eliade, que mes relations avec Dasgupta dépassent le stade initial de candeur et de facilité, et qu'elles connaissent les tensions et les oppositions qui marquent le début des rapports entre gourou et disciple. C'est ainsi que Marpa avait, des années durant, persécuté Milarepa, qui était pourtant son disciple favori. Je me disais que je me trouvais encore en pleine période d'épreuves initiatiques. Bien qu'il m'eût chassé brutalement de Bhowanipore, Dasgupta en viendrait certainement un jour à reconnaître en moi son vrai disciple, quoique sur un autre plan, in aeternum et non in saeculum. »
Son histoire d'amour avec Maitreyi le fait penser de nouveau au labyrinthe, dans lequel il se voit errer longtemps et, semble-t-il, inutilement. Elle l'avait éloigné du centre, ce que la méditation et les techniques du yoga seront appelées à « corriger ».
Si on ne lui accorde aucune attention, le temps n'existe pas, observe Eliade dans Le mythe de l'éternel retour ; de plus, là où il devient perceptible (du fait des « péchés » de l'homme, c'est-à-dire lorsque celui-ci s'éloigne de l'archétype et tombe dans la durée), le temps peut être annulé. » Les mois de solitude et de méditation passés dans l'Himalaya sont en train de porter fruit et d'effacer « le péché » et « la durée » dans laquelle le jeune homme était tombé lorsqu'une nouvelle épreuve initiatique se présente – sous le nom de Jenny Isaac, qui vient en Inde pour « trouver l'absolu ». Lorsqu'elle s'offre au jeune yogi, celui-ci sait qu'il se trouve devant son salut ou devant sa chute définitive.
Maitreyi avait déclenché la perte de l'Inde « historique » ; Jenny sera à l'origine de la perte de l'Inde « éternelle ». Déchu, Eliade se verra obligé de quitter son ashram. Cette deuxième chute le fait, rétrospectivement, comprendre que ce n'est pas seulement un temps originaire qu'il avait perdu, mais aussi l'espace de ses origines, auxquelles il aurait voulu s'arracher.  

Le mythe de l'éternel retour
Pour l'homme archaïque, les événements se répètent parce qu'ils imitent un archétype : l'Événement exemplaire. S'il a la nostalgie du paradis perdu, c'est qu'il regrette une humanité « idéale, jouissant d'une béatitude et d'une plénitude spirituelle à jamais irréalisables dans la condition actuelle de l' ''homme déchu'' ». La culture gréco-romaine finit par confondre l'éternel retour (« la reprise périodique par tous les êtres de leurs existences antérieures ») avec « la fin du monde ». L'expérience religieuse diffère de l'expérience traditionnelle parce qu'elle met en question la foi, du point de vue de laquelle la régénération périodique du monde dépend de la régénération de l'être humain.
Depuis l'« invention » de la foi au sens judéo-chrétien du mot (c'est-à-dire pour Dieu tout est possible), l'homme fut détaché de son univers archétypal, et Dieu devint la seule « arme » pour combattre « la terreur de l'histoire ». L'idée de Dieu épargne à l'homme moderne le désespoir, mais pas la chute ; le christianisme est, selon Eliade, la religion de « l'homme déchu », c'est-à-dire de l'homme pour lequel l'histoire et le progrès sont les nouveaux dieux, les palliatifs du monde des archétypes et du cycle de l'éternel retour.
Peut-être que le monde n'est qu'un énorme labyrinthe dans lequel nous errons à la quête d'un centre hypothétique, dont nous ne savons pas s'il existe réellement ou pas. Peut-être que chacun de nous est appelé à aider Ulysse à trouver sa voie vers Ithaque. Et peut-être que la nostalgie du paradis perdu n'est que le triste privilège de ceux qui se sont égarés peu avant d'arriver devant les portes d'Ithaque. Et peut-être que la conviction d'Eliade qu'il existe une grotte dans l'Himalaya qui l'attendra toujours, « quoiqu’il arrive » n'est rien d'autre que la promesse du paradis retrouvé. Car, après tout, « une grotte de l'Himalaya, c'est la liberté et la solitude ».